XIV
Au fond, son rôle était simple. Deen n’avait eu ni à le travailler ni à se forcer pour entrer dans la peau du personnage.
Les rôles de cocu sont toujours faciles à tenir… se mortifiait-il, à peine conscient que, faute de consommation ni même du moindre espoir de prémices, il n’était ni cocu ou en droit d’être jaloux. Quant à son rôle, il ne recelait pas le plus petit soupçon d’intrigue sentimentale.
Dans l’ascenseur du Teb Tower, pour patienter et se libérer l’esprit, il ressassa les derniers éléments de ce qui avait été, il y avait longtemps, son enquête.
Le Lémain, d’abord. Qu’était-il devenu ? Pourquoi ne les avait-il pas pourchassés dans la forêt ? L’évidence voulait qu’il se soit rendu à l’endroit où Milé Dak attendait quelque chose pour la nuit dernière, mais comment ? Deen pouvait admettre que le moyen importait peu si le Lémain était indépendant du groupe de chasseurs laissé derrière lui, donc de Milé Dak… Et tout redevenait aberrant !
Comme les identités des chasseurs qu’Elyia avait abattus, révélées officiellement par leurs id-procs : des commissaires d’État attachés à la P.E. Mais le ministère de l’Intérieur niait formellement qu’ils soient à son service… Si cela confortait la thèse de plusieurs départements spéciaux au sein de la Police d’État, le problème de leurs allégeances restait entier…
« Le labyrinthe du « qui dirige quoi », s’était amusée Elyia.
« Le sac de nœuds idéal pour que prospèrent des Milé Dak. L’astuce est simple, il suffit de placer quelqu’un suffisamment haut pour que personne ne regarde ce qu’il fait, et qui introduira un fantôme dans le système… Par exemple un sous-département dans une Police d’État. Tant que le fantôme ne remonte pas à l’étage supérieur, c’est-à-dire tant qu’il n’apparaît sur aucun budget, il peut noyauter tout le système sans être détectable par lui… »
Deen comprenait le raisonnement intellectuel, mais les rouages de la machine étatique lui étant totalement opaques, il ne parvenait pas à démonter les mécanismes capables de les fausser sans la gripper définitivement.
L’ascenseur atteignit enfin le dernier étage. Deen s’assura que son masque plastoderme était bien en place.
***
Elyia avait visiphoné à Gass Sevni et fixé une heure de rendez-vous que Deen respecta à la seconde. Quand il se présenta à la porte de l’appartement, celle-ci n’était même pas verrouillée. Il fit comme Elyia aurait fait : il effleura le digit d’ouverture et entra sans s’annoncer.
« Sois odieux », avait dit Elyia.
Il n’eut pas besoin de se forcer.
Sur la terrasse vitrée d’un salon très propret, il y avait une table garnie de deux couverts et d’un flacon très fin duquel jaillissait une fleur métamorphe. Quand la fleur vit Deen, elle vira d’un bleu très vif à la plus pâle blancheur. Sevni subit à peu près la même décomposition lorsque, surgissant la bouche en cœur d’une pièce adjacente, il se retrouva nez à nez avec l’intrus.
— Bonsoir, Gass.
Deen avait fait siffler les s.
— Mais… s’indigna l’amant.
— Chut ! l’arrêta Deen, un doigt sur les lèvres.
Sous le regard incrédule de Sevni, il entreprit un tour complet de l’appartement, les yeux rivés sur un petit appareil dont le technicien de surveillance ne pouvait pas ignorer l’usage. Naturellement, l’engin localisa les deux mouchards laissés par Elyia et les neutralisa. Sevni était ébahi.
— C’est impossible ! répéta-t-il trois fois. Tout l’appartement est contrôlé par un démodulateur. On ne peut pas introduire de capteurs sans qu’il les détecte !
Deen ricana :
— Technologie de l’Agrégat, dit-il. Détection passive, transmission interactive, tu connais ?
Il n’avait pas la moindre idée de ce que signifiait le vocabulaire conseillé par Elyia mais, apparemment, Sevni comprenait. Et il avait peur.
— Ces petites bêtes se servent des ions de l’air ambiant pour porter leurs messages, poursuivait Deen. C’est lent, fastidieux à décoder, mais proprement indétectable. Seul défaut : des microgénérateurs qui perturbent le spin de certains électrons… Il suffit de savoir ce qu’on cherche.
L’amant était atterré, tellement qu’il ne voyait pas l’évidence.
— Qui ? demanda-t-il.
— Ta petite copine ! Belle salope, non ?
Cette fois, Sevni toucha le fond. Il se laissa tomber dans un fauteuil, se prit la tête à deux mains et la lâcha aussi sec pour jeter un œil furtif vers la porte.
— On lui a organisé un petit retard, expliqua Deen. Te bile pas, nous avons un gros quart d’heure.
— On ? (Sevni commençait à s’inquiéter de l’identité de ce sale type.) On c’est quoi et vous c’est qui ?
Deen lui jeta un regard méprisant d’une sincérité indiscutable – ce bellâtre sans carrure l’horripilait – et entra dans la seconde phase de son rôle :
— On, hein ? Dis donc, tu serais pas un peu con, toi ? Con ou… gros malin ?
L’allusion fit mouche, Sevni tiqua.
— Les initiales P et E, ça te dit quelque chose ? insistait Deen. Ou alors tu ne bosses plus pour nous qu’à mi-temps ? J’aime déjà pas ta gueule, ta crèche et tes manières, mais si en plus t’es une taupe, mon gars, je vais pas tarder à te détester.
Même s’il avait eu une arme à portée de main, Gass aurait continué à se décomposer. Il n’était pas possible de se méprendre ; cet archétype de truand vicelard et grossier avait fait ses classes dans les « nettoyeurs ». Il en côtoyait suffisamment, sur certains boulots confiés par la Police d’Etat, pour reconnaître ici l’exhibition d’un spécial du Ministère. La Police de la Police des Polices… L’horreur.
— Bon, j’cause un peu, après c’est toi, okay ? (Deen n’attendait pas de réponse, il n’y en eut pas.) On vient me voir et on me dit : « Thug »… Thug, c’est mon surnom… Thug, y a un branlo d’la surveillance qu’est pas net. Tu veux pas lui coller au train quelque temps, qu’on y voie plus clair ? » Moi, j’suis pas du genre à m’défiler devant un boulot, tu vois, alors j’prends l’dossier du branlo, j’potasse et qu’est-ce que j’vois ? J’te l’donne en mille : Gass Sevni a des états d’âme ! Y critique le bien-fondé de ses missions et y pose des rapports remettant en cause l’action de ses partenaires, les décisions de ses supérieurs et l’éthique de son boulot. Moi, tu sais, les états d’âme… Je dis pas que j’comprends, mais j’tolère. C’est suspect pour un mec de chez nous, seulement ça s’est déjà vu et, des fois, ça tourne pas au vinaigre. Le bénéfice du doute, tu connais ?
Gass en était au point où il hésitait entre la panique et la fureur, l’une et l’autre motivées par une question atroce : comment pouvait-on travailler avec ce genre de malade ?
— Là, j’suis sûr que j’vais t’faire rire, continuait le malade. Figure-toi que dès le premier jour de filature, je vois le branlo se faire lever par une pute dans un club de Yool. « Tire ton coup, mon gars », j’me dis. C’est vrai, quoi, chacun a le droit de s’essorer la bite ! Seulement, comme j’suis observateur, je remarque que l’essoreuse est un modèle de luxe et ça m’évoque comme une question : « Où c’est-y que j’ai déjà vu un cul pareil ? »
Gass tanguait maintenant entre l’envie de vomir et celle de cogner, mais l’une ne lui aurait fait aucun bien et l’autre se serait douloureusement retournée contre lui.
— Tu devineras jamais ! Ce cul est un de ceux que lime le Président à titre privé. Mince d’honneur, non ? Tu as trempé ton paf dans un trou présidentiel !
Peut-être parce qu’il était fluet, Gass déborda et se jeta sur Deen. Sans vergogne, celui-ci le réceptionna du gauche, au foie, le redressa d’un genou en pleine poitrine, et le renvoya sur le fauteuil du droit, beaucoup moins beau qu’il n’était venu.
— C’est bien, petit, commenta-t-il. Si tu n’avais pas essayé de me faire taire, j’aurais été tenté de te descendre tout de suite. Avec le coup de l’amant offusqué, tu regagnes ce fameux bénéfice du doute.
Lèvres ouvertes, nez sanguinolent, de la bile plein la gorge, Gass était à moitié sonné, mais pas assez pour ne pas s’étonner du changement de ton. Il écouta la suite en zombi.
— J’ignore comment elle s’est présentée et je n’ai aucune idée de son vrai nom, mais elle est enregistrée à l’immigration comme Elyia Nahm, citoyenne de l’Agrégat d’Eben. S’il s’agit effectivement d’une mercenaire, je te garantis qu’elle réside depuis longtemps sur Cheur. Elle fait partie de l’équipe spéciale du Président, qui a largement contribué à sa réélection et se propose aujourd’hui de contrôler la Police d’État en son nom. Et cela n’a rien à voir avec une préoccupation gouvernementale. Sa spécialité, c’est de faire tomber les têtes en semant la zizanie. Tu comprends ?
Gass hocha la tête pour lui faire plaisir.
— Avec tes compétences, il est facile de deviner ce qu’elle attend de toi ! (Il ne restait plus à Deen qu’à parfaire son travail. Il le fit cliniquement :) Nous avons alerté l’Intérieur, mais ou bien le ministre s’en fout ou bien il est dans la conspiration. Donc, nous avons rassemblé tout ce que la P.E. compte d’esprits intègres et nous luttons pied à pied. Désormais, tu es mouillé, Gass. L’ennui, c’est que, quel que soit le camp que tu choisiras, l’autre cherchera à te descendre. Alors je te fais une proposition : tu joues son jeu, mais tu continues à rouler pour nous.
— Nous… ? (Sevni se ranimait.) La P.E. ?
Deen soupira.
— La P.E., oui. Du moins ce qu’il en reste. Parce que la Police d’État, mon gars, personne ne sait plus au juste qui elle est. (Deen s’approcha de la sortie.) Je m’en vais, elle risque d’arriver… Je repasserai te voir demain et nous fixerons un processus de rendez-vous. (Il prit l’air sévère :) Méfie-toi d’elle, Gass. Elle est belle, mais c’est une pro. Vas-y doucement, attends qu’elle t’accroche et laisse venir. À demain.
Dans l’ascenseur, Deen se demanda comment Elyia trouverait Gass Sevni avec le visage en bouillie. Beurk, elle était capable de le chouchouter… Non ! Cybione ou pas, avec ce qu’elle avait ramassé la veille, elle n’était certainement pas dispose pour un round de câlins.
L’inspecteur Chad quitta Teb Tower d’excellente humeur.